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Anne Cordier
© Cédric Vigneault / Enssib
Biographie

Entretien avec Anne Cordier, enseignante chercheuse en Sciences de l'Information et de la Communication à l'Université de Lorraine, spécialiste des usages et pratiques numériques des jeunes.

Anne Cordier, enseignante chercheuse en sciences de l'information et de la communication
Interview
  • Plusieurs discours alarment parents et éducateurs sur l’impact des productions des industries culturelles sur les enfants. Leur développement serait mis en danger par ces pratiques numériques. Quelle valeur accorder à ces discours ? Comment les expliquer ?

Ces discours relèvent majoritairement de ce que l’on appelle des « paniques morales », un concept qui a permis au philosophe Ruwen Ogien en 2004 de dénoncer l’inflation de jugements moraux ou pseudo-moraux dans notre société. De façon évidente, les paniques morales sur « les écrans » nous disent beaucoup des peurs et fantasmes des adultes sur les pratiques enfantines et adolescentes, et au-delà sur leur considération des enfants adolescents, toujours considérés comme des publics vulnérables, soumis à des intentions qui les dépassent. Bien sûr, vous allez me dire : « C’est normal de prendre soin de nos enfants et de vouloir les protéger : ». Evidemment. Mais les protéger de quoi ? De la vie elle-même ?... Plus sérieusement encore, je ne vois pas un réflexe éducatif de prise de soin de l’autre dans ces discours, mais bien une façon encore une fois de déconsidérer la jeunesse, de ne pas la prendre au sérieux, de ne pas reconnaître la diversité, la richesse et la complexité de ses pratiques. Je ne balaie pas d’un revers de main ces discours pour autant. Au contraire, je suis convaincue qu’il est de notre responsabilité, en tant que chercheur-ses, de les écouter et de mettre à distance les paniques, en fabricant de la recherche juste, éthique et au service de la société… et non d’intérêts lucratifs comme le font nombre des personnes qui portent ces discours alarmistes.

  • Dans les enquêtes que vous menez, le rôle joué par les bibliothèques dans l'EMI est-il ressorti (à travers des questions sur la fréquentation des bibliothèques par les enfants, des ateliers scolaires menés en bibliothèques) ?

Tout à fait. C’est d’ailleurs un grand enseignement de ces enquêtes auprès des publics juvéniles : ils ne sont pas enfermés dans leur téléphone, pour reprendre ces discours alarmistes et technophobes que l’on entend et lit partout. Les adolescents font part de leur plaisir à fréquenter le CDI, la bibliothèque municipale aussi, qui a souvent marqué des années de fréquentation avec les parents ou grands-parents, et ce quel que soit le milieu social. C’est en cela que l’on fait, je crois, totalement fausse route lorsqu’on se concentre sur « le numérique » et qu’on isole celui-ci des autres environnements et objets de médiation car les enfants et adolescents évoluent dans un « régime intermédiatique », pour reprendre la formule de Yves Jeanneret… comme nous !

  •  Vous soulignez l’importance d’une éducation à l’information qui inclue l’éducation à la culture numérique. Que défendez-vous derrière cette éducation informationnelle ?

Une culture de l’information, qui inclut une culture des sources, une culture de l’histoire du document et des médias, parce que précisément on ne peut pas comprendre l’environnement informationnel numérique sans comprendre l’environnement informationnel tout court. C’est une éducation qui doit être émancipatrice, et ne pas céder aux sirènes de ladite innovation ou de la « créativité », terme qui est souvent repris de façon vide. Ce n’est pas parce que je fais faire une webradio à mon élève qu’automatiquement il va décrypter et comprendre le monde de l’information, la fabrication de l’information, l’évaluation de l’information, et acquérir des connaissances sur les médias et l’information. On confond bien trop souvent la modalité pédagogique et l’objectif éducatif ; la culture de l’information suppose des concepts, mis en mots pour être mis en action, et du temps dédié pour ne pas « faire pour faire »... et de l’expertise aussi, car l’éducation à l’information et aux médias nécessite d’être véritablement bien comprise, et pas réduite à une focale excessive et improductive sur les fake news par exemple.

  • Un vadémécum pour l’éducation aux médias et à l’information a été publié par le ministère de l'Éducation nationale, de la jeunesse et des sports. Rédigé par le CLEMI en collaboration avec le ministère de la Culture, il vise à favoriser la généralisation de l’EMI. Quels leviers faudrait-il, selon vous, activer pour atteindre cet objectif ?

D’abord, c’est l’ancienne professeur-e documentaliste et l’actuelle enseignante-chercheuse en SIC qui fait des études de terrain depuis maintenant plus de 15 ans sur le sujet qui parle : Cessons de produire des discours qui rappellent combien l’éducation à l’information et aux médias est importante, combien il est essentiel de se mobiliser… Cela fait des années et des années que cela dure ! Je me souviens d’avoir déjà lu tout cela alors que je préparais le CAPES Externe de Documentation et notre enseignante nous disait que nous allions être les fers de lance du renouvellement pédagogique sur le sujet ! Ensuite, et cela va avec la remarque précédente : donnons les moyens. Attention, je ne parle pas de budget, non ! Je dis Donnons à l’école, aux professeurs documentalistes, spécialistes de l’éducation à l’information et aux médias de par leur CAPES rattaché aux Sciences de l’Information et de la Communication, et aux enseignants de discipline et personnels d’éducation la possibilité effective de disposer de modules en éducation à l’information et aux médias, basés sur l’interdisciplinarité, dans l’emploi du temps des élèves ; pas d’une classe-média, j’ai bien dit « des élèves »… de tout l’établissement. Enfin, articulons les acteurs et médiateurs, sans que la « couverture de l’EMI » soit tirée d’un côté ou de l’autre. Il n’y a pas d’un côté l’école et de l’autre les acteur-rices de l’éducation populaire ou les journalistes. Il n’y a pas d’un côté les médiateur-rices professionnel-les et les parents. Il n’y a pas les enfants/adolescent-es et les adultes. Il y a une Société toute entière qui œuvre pour son émancipation, qui définit ses ambitions et met en œuvre véritablement les moyens. L’égalité des chances est à ce prix.

Propos recueillis par Mathilde Larrieu le 02/02/2022