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Clément Mabi
Biographie

Clément Mabi est maître de conférences en Sciences de l'Information et de la Communication à l’Université de technologie de Compiègne, Laboratoire Costech / Équipe EPIN – Écritures, Pratiques et Interactions Numériques.

Ses recherches portent sur la participation politique en ligne et les usages citoyens du numérique. Récemment, il a travaillé sur différents objets comme l’ouverture des données publiques (Open data), l’usage du numérique dans les dispositifs de concertation, le développement du « Gouvernement Ouvert » (Open Governement) et les civic tech.).

Conversation avec Clément Mabi, maître de conférences en sciences de l'information et de la communication à l’Université de technologie de Compiègne
Interview
  1. Vous montrez que le modèle des applications technologiques peut encourager ou au contraire décourager la participation. Pourquoi est-il essentiel dans l'EMI de comprendre que les technologies ne sont pas neutres ?

Il est essentiel de prendre conscience que les outils dont nous disposons orientent la manière dont nous percevons le monde et dont nous pouvons interagir avec les autres. L’environnement numérique est ainsi particulièrement contraignant. En fonction du design des outils, des applications, vous ne pouvez ainsi pas vous exprimer de la même manière. Les critères sont multiples : une discussion sera totalement différente si les participants peuvent -par exemple- commenter les propos des autres participants ou bien même voir les contributions des autres. Il est donc essentiel d’apprendre aux citoyen.ne.s que les options technologiques ne sont pas neutres et qu’elles sont un support à des relations de pouvoir afin de leur permettre d’avoir un recul sur les formes de relation que la médiation technique tente de leur imposer. Cet esprit critique à l’égard des outils en ligne est désormais un prérequis pour évoluer dans un monde de plus en plus numérisé.

2. Vous êtes directeur-adjoint d’un laboratoire de recherche en sciences Humaines et Sociales au sein d’une école d’ingénieurs, l’Université de technologie de Compiègne. Les enseignements en Humanités sont-ils nécessaires dans la formation d’ingénieur selon vous ?

À partir du moment où l’on prend au sérieux les enjeux de « mise en technologie » de valeurs dans les outils qu’ils embarquent, des valeurs inscrites dans leurs scripts (on parle aussi de leurs programmes d’action), alors il est essentiel de sensibiliser les concepteurs de technologies à ces enjeux pour qu’ils puissent prendre conscience de leur impact sur la construction du social. Cet enjeu de réflexivité contribue à définir la posture sociale de l’ingénieur.e qui a trop souvent tendance à se vivre comme un.e technicien.ne, en dehors des enjeux et des débats de société. Cette idée d’un.e technicien.ne en dehors du monde, dans une tour d’ivoire ne tient pas et peut avoir des conséquences désastreuses, comme conduire à la conception de dispositifs de surveillance sans respect de la vie privée des citoyen.ne.s ou l’organisation de la captation massive de notre attention.

3. Avez-vous un exemple de formation axée sur des applications technologiques et les différentes participations qu’elles suscitent, réalisable avec un public adolescent ?

Les initiatives de prise de conscience se multiplient. Aux USA, le projet « design justice » porté par la chercheuse et activiste Sasha Costanza-Chock propose de former les citoyen.ne.s aux inégalités suscitées par les technologies. Elle propose notamment d’établir une grille de critères pour orienter les choix de conception et nous rendre plus critiques sur notre rapport aux technologies numériques. Le designer Carlo Di Salvo propose pour sa part de susciter le débat et la curiosité des citoyens grâce à des technologies développées de manière critique. C’est par exemple le cas d’un parapluie équipé de lumières LED qui s’allume dès que la personne rentre dans le champ d’une caméra de surveillance. Ce type de logiques pose les bases d’une démarche de formation critique aux enjeux politiques des technologies ouvertes à tou.te.s, y compris aux adolescent.es. En France, le travail réalisé en partenariat par la Fondation Internet Nouvelle Génération (FING) et l’Institut de la Concertation et de la Participation Citoyenne (ICPC) va dans la même direction. Il s’agit de sensibiliser aux enjeux politiques de la matérialité des technologies et d’intégrer le fait que les technologies dont nous disposons sont une forme de construction sociale dont les logiques de fonctionnement peuvent être contestées.

Propos recueillis par Mathilde Larrieu le 17/11/2021